Après un an d’engagement avec Lemma, dans la réalisation du Projet Pilote du retour et de la réinsertion des migrants tunisiens (région de Ras Jebel , Bizerte), Hamadi Jeljeli, Président de l’association Créativité et Création pour le Développement et l’embauche (CCDE), témoigne des difficultés et des succès, mais aussi de quelques échecs, qui ont jalonnés le parcours commun de son association et de 20 migrants de retour. Son approche des migrants, pragmatique et empreinte d’humilité, souligne à la fois la difficulté et la nécessité de les accompagner dans leur processus de re-socialisation. Son expérience confirme que l’autonomisation économique des migrants de retour constitue un des éléments essentiels, mais non suffisant, de leur réintégration au sein de leur communauté. A travers son expérience, il raconte un double apprentissage : celui de sa propre association face à un nouveau public et donc, des problématiques nouvelles, et celui des migrants de retour, en quête d’une nouvelle trajectoire sociale.

 

« La réinsertion des migrants de retour est un enjeu qui concerne l’ensemble de la communauté tunisienne et sa cohésion sociale. »

Hamadi Jeljeli
Hamadi Jeljeli, Président de l’association Créativité et Création pour le Développement et l’embauche (CCDE)

Comment avez-vous préparé votre accompagnement des migrants de retour ?

Nous sommes passés par une phase de diagnostic approfondi de la situation des migrants de retour dans la région de Ras Jebel. Avec notre réseau de connaissances et nos partenariats avec des institutions locales, nous avons identifié des migrants de retour éligibles à l’accompagnement, cadré leurs problématiques spécifiques et envisagé les ressources à mettre en œuvre. A l’issue de ce diagnostic, le sujet étant très sensible, nous avons décidé de travailler sur trois éléments : l‘individu (approche psychologique et renforcement de ses aptitudes), son environnement social (en particulier, sa famille), et son projet de réinsertion économique.

Pourriez-vous détailler ces trois éléments fondateurs de votre approche ?

Les migrants, dont le retour a été subi, sont généralement traumatisés par leur parcours migratoire. On peut schématiser en les distinguant selon deux catégories : ceux qui ne veulent plus renouveler l’expérience migratoire vécue et ceux qui aspirent à retenter une migration, illégale et périlleuse. Il s’agit pour les premiers de conforter l’espoir, pour les seconds de les convaincre qu’un avenir heureux est possible en Tunisie et pour les deux, de redonner confiance et estime de soi. Ici, l’écoute et le dialogue sont essentiels pour les comprendre, créer du lien et entrevoir, ensemble, un projet commun.

A cette dimension, celle de l’individu, s’ajoute celle de l’entourage. La famille est un vecteur clé du succès ou de l’échec des projets de réinsertion des migrants. Elle peut être source d’exclusion (le retour étant vécu comme un échec, une honte) et d’auto-marginalisation, le migrant s’isole, devient parfois mutique, et erre sans véritable lien avec son environnement social. Tout comme, elle est également fondatrice de la reconstruction de leur membre migrant de retour, à travers les liens affectifs, le soutien moral et quand cela est possible, une aide matérielle. Nous travaillons beaucoup avec les familles des migrants.

Enfin, le projet. Il s’agit de s’appuyer sur les aspirations et les compétences du migrant et de les lier à la faisabilité et la durabilité de son projet. Nous mettons l’accent sur les compétences effectives du migrant, mais également celles qu’il pourrait développer avec le soutien de nos partenaires institutionnels, nationaux et locaux, en lien avec les secteurs de la formation et de l’emploi : le MFPE, l’Aneti, l’Utap, l’Avfa, l’Api, l’Apia…

A trois mois de la fin du projet, quels sont les premiers résultats ?

5 projets non pas abouti, soit parce que le traumatisme vécu par les migrant exige au préalable une prise en charge psychologique approfondie, soit par manque d’adhésion de son environnement à son projet de réinsertion. Toutefois le Projet Pilote de Lemma a permis de concrétiser 15 projets économiques individuels, principalement développés dans le domaine agricole. Ces projets fonctionnent très bien et nous en sommes fiers. Ils disposent des statuts juridiques et des agréments requis et sont déjà générateurs de revenus. Le Projet Pilote se terminera dans trois mois, mais nous savons que la mortalité des entreprises est très importante durant les deux premières années, c’est pourquoi CCDE Bizerte continuera d’accompagner les migrants, de manière autonome, bien au-delà de ce délai.

Depuis sa création, CCDE, a accompagné avec succès plus de 500 jeunes tunisiens dans leur accès à l’emploi. Pourtant ce projet de réinsertion des migrants de retour semble particulièrement vous toucher.

La réinsertion des migrants tunisiens de retour est une démarche complexe, elle exige des réseaux institutionnels, des ressources matérielles, des compétences, mais aussi du temps et de la conviction. Notre engagement est fort, car le retour et la réinsertion des migrants de retour est un enjeu qui concerne l’ensemble de la communauté tunisienne et de sa cohésion.

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